Accueil Retour à "Accolade"

 Vendredi 16 octobre 2010
au temple de Bourges



  " Camus et les Chrétiens
Une conférence d'Arnaud Corbic, théologien et philosophe au temple de Bourges " *


Une grande question traverse, sous des formes multiples, l'œuvre de Camus : celle de « l'homme sans Dieu ». C'est pourquoi il a toujours été amené à dialoguer, non pas tant avec le «christianisme» qu'avec « des chrétiens » rencontrés sur sa route.
« La pensée du catholicisme me séduit, puis me heurte », écrivit-il à son professeur de philosophie à Alger. Heurté, il l'est d'abord par la forme superstitieuse que peut prendre celui-ci chez des personnes affaiblies (par l'âge...) pour lesquelles Dieu et l'au-delà restent le seul espoir parce qu'elles n'en ont plus d'autre. Heurté, il le sera en considérant que la jansénisme ne garde pas de saint Augustin ce qui, à ses yeux, y est essentiel : sa façon de regarder en face le mal, mais oppose à toute révolte la soumission à la grâce divine, quoiqu'il s'avoue bouleversé par « l'espérance tragique» de Pascal, irréductible à une illusion ou à une faiblesse.
Il se sent plus proche de François d’Assise. Comme lui (peut-être à cause de son enfance entourée de gens « qui manquaient de tout et n’enviaient personne »), il accède à une appréhension   de  la  pauvreté  irréductible  à      la misère  et  au  sentiment   de   privation,  car   
pouvant aussi conférer l’aptitude à être riche de tous les biens terrestres qui se s’achètent pas et, par là même, remédier au sentiment de l’absurde.
Ce n’est donc pas tant le vrai chrétien, que ce « sans Dieu » remet en question, qu’un certain usage du christianisme : pour calomnier le monde et amoindrir l’homme. « S’il y a un péché contre la vie », écrit-il, « ce n’est peut-être pas d’en désespérer, mais d’espérer une vie meilleure » – dans l’au-delà. Si plusieurs des amis catholiques de Camus se trouvaient engagés dans la résistance, c’est signe que celui-ci n’aimait pas les tièdes. Il y a des moments de l’histoire et de la vie où, avant tout, se pose la question : que faire pour rester humain, même dans un monde inhumain? Or dès que l’on agit, il faut choisir entre le faire comme si Dieu existait, ou comme s’il n’existait pas.
Si Camus fait le second choix, c’est par volonté de partager les luttes et le destin communs, à l’écart desquels il reproche à l’Église de son temps de prétendre se situer... alors même qu’on aurait besoin d’hommes « décidés à parler clair et à payer de leur personne pour que les hommes soient plus que des chiens... »
Une telle démarche nous paraît-elle si étrangère à notre vie – de chrétiens ?
Annick Joigny
 
* Article paru dans Le Lien n°230 de novembre 2010.